mardi 6 août 2013

Az országház by Lavinie Haala
Budapest, novembre 2010
Canon 400D


   
D 293 Belgrade - Sofia.
Je suis seule, débardeur marin et jupe chocolat, cheveux désordonnés qui chatouillent mes épaules. J'ai pris le chemin défoncé qui mène au centre ville, passé sous le pont à la chaussée crevée de trous et de flaques, traversé le chaos de ce rond-point généreux, longé la route pavée, petites ruelles de traverse où les maisons dorment derrière de jardins fleuris, tonnelles de vigne folle sous lesquelles on fait la sieste avec un verre de menta glacée. J'ai passé sous les fils électriques en guirlande, caressé un chaton sauvage. Sur le boulevard Levski, le monsieur du magasin de photo me fait un signe de tête, mais je n'ai plus de pellicule à faire développer. La cathédrale Nevski sommeille comme un chat au soleil, les pavés jaunes se tassent sous le soleil et je marche, seule, débardeur marin et jupe chocolat. Au pied de la statue face au parlement, j'essaie quelques notes de Schubert sur le piano à queue blanc, mais il me faudrait les partitions. Je longe les jardins de Borisov, un étudiant en chemise rayée bleu et taupe me rattrape, il faut que je lui raconte pourquoi je suis ici seule, ce que je fais à Sofia, pourquoi le volontariat, je le quitte trop vite, j'ai rendez-vous avec Eli à Orlov Most, je ne saurai jamais qui il est, ni pourquoi il a eu besoin de parler avec moi. Ce garçon est la métaphore de ce pays qui m'émerveille et me fascine, et qu'il faut quitter sans avoir eu le temps de le connaître.

mardi 23 juillet 2013

Оставка  – DAHC with me, 24ème jour
Pentax super A
  
cinquante et une heures et vingt-quatre minutes de train, deux mille trente kilomètres parcourus, douze Dunhill Blonde Blend et six Lucky Strike fumées en foulant les pavés inégaux bulgares et une dernière Dunhill sur le parvis de la gare de Budapest, sept volontaires venant de cinq pays différents, trois verres de menta, trois langues parlées pêle-mêle et le bulgare n'importe comment, deux pellicules ratées, huit sourires d'enfants que je n'oublierai pas, deux panachées sur les banc du parc devant le théâtre national bulgare, trois films trente-six poses, quatre gares et quatre pays traversés, six bières sur les bancs publics dans les nuits sofiotes, vingt et une pages de journal noircies de mots et de croquis, trois manifestations sur les pavés jaunes contre le gouvernement d'Orecharski, une cloture escaladée à deux heures du matin pour rentrer au centre, deux couloirs et huit pièces repeintes, six émissions France cultures écoutées, un trentenaire bulgare venu au dîner offert le mardi, qui partage avec nous des gâteaux avant d'aller à l'hôpital subir des opérations nécessaires à sa jambe, trois interrails français rencontrés dans le train couchette et un petit déjeuner partagé sur un banc de la gare de Belgrade à cinq heures cinquante du matin, onze nectarines, quatre danses apprises avec les enfants, une excursion à Veliko Tarnovo, trois banitzas et une bouteille de rakia, deux dimanches passés avec Eli dans le désespoir de la situation politique bulgare, une douzaine d'ados de la méfiance à la confiance, une nuit tête-bêche sur un petit lit avec une volontaire rencontrée dans l'après-midi, un nombre incalculable de discussions et un enrichissement sans précédent.
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Une vidéo de DAHC with me #24, qui fut ma première manifestation, le soir de mon arrivée à Sofia. Eli, la volontaire bulgare chez qui je loge, me dit que selon le premier ministre Orecharski, il n'y a pas assez de manifestants pour qu'il tienne compte des protestations. Dimanche 7 juillet, cela fait vingt-quatre soirs de suites que les Sofiotes se mobilisent dès 18 heures pour fouler les pavés jaunes, une partie marchera jusqu'au confins de la ville en suivant le boulevard Tsarigradsko Chossé, d'autres resteront à Orlov Most pour faire de la musique. Les manifestations pacifiques font preuve de beaucoup d'imagination. Sur la place Narodno Sabranié, devant le parlement, quelques manifestants ont dressés leurs tentes, ils y vivent depuis plus d'un mois maintenant, disponibles pour discuter de la situation, ils préparent et coordonnent avant tout les manifestations. Le matin, on peut y boire un café avant de se rendre au travail. Chacun écrit alors son nom sur son gobelet en plastique, lequel sera utilisé pour une grande sculpture qui viendra chaque jour décorer les barrières dressées par le service de sécurité pour défendre l'accès au parlement. Sur la statue autour de laquelle se serrent les tentes, un piano à queue blanc invite les passants : Otsvirvam vi – jouez de moi jusqu'à n'en plus pouvoir, jeu de mot évidemment avec le cabinet d'Orecharski et version politisée de concept des pianos de rue "Play me", lancé à Londres en 2009. Danses traditionelles, peintures et chants sont également des activités qui trouvent place au pied de la statue, comme moyen à la fois de redonner du courage au peuple et de canaliser son énérgie pour éviter de déraper dans la violence et assurer ainsi le pacifisme des démonstrations.
DAHC with me en photos, c'est ici.

mercredi 3 juillet 2013

Balgarevo, Bulgarie, été 2006

  
ти знаеш ?
Dans la gare minuscule aux trains qui partent jusqu'au bout de la carte, au petit matin le soleil est déjà chaud sur la jupe beige des étés polonais et des cours de Zopp' du mardi après-midi qui s'étendaient entre deux voilà. Sur le quai 8 Hamburg Altona, j'accompagne un garçon que j'ai trop mal appris à connaître, boucles rieuses et rayures marines, il hisse son vélo blanc et noir dans le wagon, en face de nous le train de Rome entre en gare, quai 9, train-couchettes. Je serre S. fort, parce que c'était bien, malgré les insignifiances du quotidien, et lorsqu'il dira je me suis senti chez moi, ça pique et je tente de raisonner qu'après tout, il n'était que mon coloc. Un garçon qui avait débarqué chez moi dans les neiges têtues de février, grosses chaussures et thé noir, avec qui j'avais parlé de passé colonial et qui, trois jours après, déposait ses valises dans la petite chambre côté cour.

ти знаеш.
Debout dans le soleil de juillet, je regarde le train sortir lentement de la gare, tristesse et impatience se mêlent, l'impatience gagne et trépigne de sentir enfin le poids du sac de montagne sur les épaules, l'excitation de l'inconnu retrouvé et la rigidité du ticket pour le train qui va loin au creux de la main. L'employé au guichet s'inquiétera, vingt-deux heures de train, c'est beaucoup quand-même, mais il ne sait pas les trains de l'est, ceux des compartiments à six et des couloirs toutes fenêtres ouvertes sur l'immensité et la liberté à qui on fait l'amour dans l'ivresse du sentiment d'immortalité. Alors je me contenterai de sourire.

ти знаеш !
Il y a ce goût de juillet qui revient par effluves, l'herbe sèche et dure qui blesse les pieds nus, les vendeuses de feuilles de tabac en fichus au bord de la route, les nuits à la belle étoile au bord de l'Arda, réveillée par le troupeau de chèvres et de moutons qu'un berger mène à la rivière, les banitza chaudes au petit déjeuner, le piano essoufflé de la petite bibliothèque écrasée sous le soleil et les pauses au café sur la place, imate li sok ot kroucha les réveils furtifs avant les autres et s'évader dans la rue déserte pour embrasser le jour qui part travailler, les quarante jeunes filles qui tressent leur longs cheveux ensemble et se jettent dans la mer depuis la forteresse de Kaliakra pour échapper aux assaillants turcs, les frémissements paresseux du soleil sur les étals de pastèques, les vieillards édentés assis au bord de la route, peaux brunes et bérets poussiéreux, qui mâchent des graines de tournesol avec des rides au coin des yeux.

samedi 29 juin 2013

Untitled by Lavinie Haala
Pentax Super A / Ilford 125

J'étais debout dans le métro de huit heures, celui des gens mal réveillés, les rames qui précèdent transportent les habitués aux horaires matinaux, mais le métro de huit heures, c'est celui qui berce des corps qui portent le souvenir de la chaleur des draps, celui qui sent le café et l'encre fraîche des journaux, celui des sourires endormis, des cheveux en épis et des voix encore mal posées. Le métro des gens pour qui le petit matin a encore un goût de nouveauté. Aujourd'hui j'ai 26 ans, il est à peine huit heures passées et je suis un peu en retard pour mon cours de direction, M. sera la première à me le rappeler, en ajoutant dans son message qu'il faut que j'essaie de diriger ma pièce vers la fin, parce qu'elle est très en retard elle aussi. En demi-cercle derrière nos pupitres, quelqu'un chuchote un joyeux anniversaire et en sortant du cours, ils sont là, à chanter à quatre voix et dans toutes les langues qui leurs viennent à l'esprit. Devant le conservatoire, je raconte à M. que mon professeur de piano m'encourage à passer le concours d'entrée pour les classe de diplôme d'enseignement de piano, et sans me laisser le temps de lui dire que j'ai des doutes, elle s'écrie je trouverais trop génial que tu le fasses, et de la voir avec son sourire et son enthousiasme, c'est l'évidence, et je m'étonne d'avoir hésité un an avant de prendre cette décision. 
J'ai 26 ans et je viens de guérir du concours de piano raté de mai 2007.
Le délais d'inscription est le jour suivant, midi pile, les téléphones avec mon professeur pour fixer un programme de piano et bientôt, le soir en rentrant du magasin, je m'arrête au conservatoire pour travailler encore  sur des piano à queues désaccordés dans des sous-sols morbides, mais pourtant, en sortant sur la rue dans laquelle le soleil se couche déjà, l'étrange légèreté de l'être, la certitude vole, souriante et apaisée. 
L'été bouge déjà dans sa chrysalide, papillon feu d'artifice qui s'élancera vers l'Est, tout au bout, là où la vie dure un million d'années, chemin perdu et retrouvé.

jeudi 6 juin 2013

Ilford 100

Tu crois que tu es seule à vouloir donner de la substance à ta vie. On est toujours unique. Sept milliards cent trente-cinq millions neuf cent quarante-quarte milles deux cent quarante et un hommes sur une terre vieille de quatre virgule cinquante-quatre milliards d'années, et tu insistes sur ton unicité.

C'est une ville vernie. Tu marches dans des rues bien peignées, raie au milieu, ton immeuble étincelle, tu as un appartement cloné, tes chaises tes tasses tes robes sont formatées pour que jamais tu ne perdes tes repères, H&M et Ikéa, tu es chez toi partout, une vie ouatée une vie d'artifices. Mais un feu d'artifice ne brûle pas longtemps.

Tu as recommencé à glisser des pellicules dans ton Pentax. 
Parce que c'est une ville vernie, une ville sans défauts. Tu marches dans les rues bien peignées, raie au milieu, ton immeuble étincelle sous son maquillage, tes chaises tes tasses tes robes, tu les retrouves dans chaque appartement, sur chaque table, sur chaque fille.
Des taches et des trous dans la moquette décolorée, la douche dans la cuisine et les toilettes sur le palier, en hiver tu allumes le four pour chauffer l'espace glacé. Catégorie D, ton appartement est une verrue disgracieuse dans cette ville lisse, un défaut à cacher, une aspérité à laquelle tu t'accroches. Partout tu cherches les failles, un pavé inégal dont ton pied se souviendra, une fissure dans la façade qui raconte des histoires à tes yeux, un brin d'herbe têtu sur la voie goudronnée.
En revenant du labo, tu tiens dans entre tes mains une pochette en papier pleine de photographies ratées qui palpitent comme un coeur brûlant.

Évidemment, tu es seule à chercher cette substance à travers la pellicule et les tirages ratés. Seule avec tous ceux qui tiennent dans entre leur mains des pochettes de photographies ratées, parce qu'ils marchent dans une ville vernie, sans défauts, avec des rues bien peignées, raie au milieu. Les immeubles étalent fièrement leurs façades étincelantes, leurs chaises leurs tasses leurs robes sont les même que les tiennes.

Nue sous la lumière vide de ce formatage, leur vie réclame de la substance.

jeudi 30 mai 2013

Paris, Gare du Nord, Revue AC3s, Kodak Gold 200 ISO

 
Live, travel, adventure, bless and don't be sorry – tu sais, il faut lire Kerouac en été, dans la poussière qui te brûle les poumons et dans le soleil qui crisse sur tes yeux. Ou dans le train.

Wien Meidling, une gare sans âme, une gare imposture, c'était le février des vingt degrés en dessous de zéro, vingt-trois heures cinquante-six, et sur le panneau d'affichage le train prend toujours plus de retard, une poignée de voyageurs exténués grelottent sans quitter des yeux l'écran lumineux. Dans le train sans couchettes, les corps se roulent dans ce qu'ils trouvent pour se protéger du froid, Vienne-Munich comme des réfugiés politiques. Munich - Cologne en écrivant à la fenêtre, Cologne où finalement je ne peux pas rester et où je cours dans l'immense gare pour m'engouffrer juste à temps dans le premier train pour Bruxelles. Il faut essayer de gagner Paris avant la nuit, j'avance par hoquet de train, j'échoue dans des villes improbables, il y aura Bruxelles, la rage de ne pouvoir retrouver cette ville que j'aime et l'angoisse d'avoir le temps d'acheter un peu d'eau, une vieille dame avec qui je discute dans le train pour Tournai et qui me tend deux mandarines parce que j'en aurai besoin, Lille et les yeux qui palpitent, il pleut et je ne sais pas encore que le film est mal mis et qu'il ne restera aucune photographie des maisons en briques, de l'hôtel de ville et des livres qui se blottissent sous les arcades. Lille - Saint-Quentin, et en appelant Au. qui m'attend à Bordeaux, je lui explique que je suis quelque part entre Lille et Paris. Paris, vingt-trois heures, vingt-trois heures de train plus tard. La nuit trop courte et le TGV pour Bordeaux, Au. à la gare, un petit-déjeuner ahuri dans la maison des quartiers populaires, et tout ces mots qui se bousculent sur nos lèvres, les thés, la tête qui tourne dans l'immense librairie Mollat, un Ilford 125 24 poses, un Kodak Elite Chrome 24 poses, un Kodak Gold 36 poses, et le train pour Paris, un restaurant seule à Beaubourg après une exposition sur la danse au Centre Pompidou et le coeur qui bat, puis la gare du Nord au matin et chercher à Lille un train pour la Belgique, dans lequel je taperai le numéro de Julie dans mon portable pour lui demander Gent ou Anvers ? une gaufre, du soleil, les quais et beaucoup de légèreté, j'arriverai à Leuven le soir, penne all'arabiata avec des visages connus, des visages inconnus. Retards de trains et correspondances ratées, Liège grise et fatiguée, Cologne où je laisserai un cierge pour que leur bébé vienne putain, Munich tard le soir, lumière maladive et taboulé sans goût, un dernier train de nuit et Vienne au matin, après vingt-trois heures de train.

Un soir de novembre, presque un an plus tard, il y aura une fille qui porte des marinières à rayures bleues et blanches au téléphone et en traversant le canal, j'apprendrai que les rayures s'étirent et s'arrondissent au-dessus du bébé qui attend l'été.

samedi 11 mai 2013

Pentax Super A


   
Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois la fatigue brûle, tousse et tourbillonne, automne hiver printemps c'est sous l'intensité du travail que je croule, pas sous celle de la vie. Il n'y a plus de voyages pour essouffler les yeux, plus de projets pour envoler les sentiments. 
Mais toujours il y a ces jours de pluie qui rafraichissent les semaines précipitées qui au soir ont oubliées leurs matins. L'érable qui berce le petit appartement au deuxième soupire sous la pluie qui goutte, il veille au repos du quarante mètres carrés catégorie D, il ne laisse entrer personne. En tailleur sur le tapis je prends le thé avec le silence. Thé des moines et madeleine, nous parlons de nos souvenirs,

la semaine passée, trois jours de séminaire didactique dans une petite ville de Basse-Autriche, cinq classes de CM2  et nous, vingt-quatre étudiants de pédagogie musicale de première et deuxième année, le trajet en Peugeot 205, la boulangerie le matin pour aller chercher du vrai café, six garçons - deux filles, et Ma. et moi si fiers de leurs idées musicales et de leur prestation qu'ils ont gérés comme des grands, les nuits de quatre heures, improviser sur un poème de Ringelnatz avec un baryton, un trombone, un violoncelle, un basson et un piano, découvrir les performances des autres en passant d'une salle à l'autre, lumières bleues, soleil, rouges, lune, il y a l'énervement de tous ces feed-backs et les amitiés qui se cristallisent tandis que la gorge se noue avec la fièvre et qu'il faut tenir encore deux soirs, concerts à Bratislava et à Vienne, tenir, tenir, tenir en avalant des Ricola au miel,

hier soir je retrouvais Ph. , mon voisin qui jouait du jazz manouche les dimanches d'été et que je n'avais plus revu depuis le lycée, mais on a parlé comme si ces huit ans n'existaient pas. Les camps d'orchestre au lycée, les matins difficiles, Dum. dirige péniblement, la baguette dans une main, la tasse de café dans l'autre, ah non, ce n'est pas du Scarlatti avec le petit doigt en l'air ! les improvisations folles durant les pauses, les descentes au village périlleuses sur les routes enneigées dans la forêt toute blanche, un coca - six pailles, les bois contre les cuivres au babyfoot, les vents qui jouent aux cartes en attendant leur tour durant le Boléro, et je sais : il faut retrouver un orchestre,

et lorsqu'il repart sans bruit par la fenêtre, tout est rangé ; il a éteint l'angoisse en sortant. Dehors, une à une, les respirations s'allument et dessinent les constellations des projets et des voyages.