mercredi 12 février 2014


Fleurs de pommier


Un soir fatigué il y a eu une lettre, écriture raffinée sur enveloppe de neige, quelques feuillets rédigés dans les salles de la Sorbonne, un poème sur une carte bordée de tissu fleuri, la délicatesse jusque dans le sachet en mousseline fragile, thé vert et cerisiers en fleurs. Je joue un impromptu, j'éteins les lumières et je m'enroule autour d'un bol au parfum subtil de ce thé du Japon. De l'autre côté de la rue, les fenêtres s'allument, comme les étoiles d'un ciel urbain, il fait silence, juste un bol pour goûter l'amitié. Assise en tailleur sur le canapé, je regarde les constellations danser sur l'immeuble d'en face. La boîte d'aquarelle ouvre ses couleurs sur la table, il y a deux nouveaux pinceaux et du papier à gros grains. Et sur mes lèvres, le souvenir d'un poème d'Apollinaire tombe en pluie fine – il pleut. Écoute s'il pleut tandis que le regret et le dédain pleurent une ancienne musique, écoute tomber les liens qui te retiennent en-haut et en-bas.

mardi 11 février 2014

Rennes, 2012
  

Quand il a été là subitement, j'ai paniqué, et nos vélos côte à côte, ma jupe à pois et son béret, ce feu qui reste rouge et moi qui ai peur de le regarder, feu rouge du sang figé, je fixe ce feu qui ne veut pas changer. Je voudrais que le brouillard m'efface, et ce feu qui reste rouge et son visage que je devine agacé, le hasard fait bien mal les choses, le hasard fait bien mal, au carrefour le feu est rouge et nous nous sommes croisés contre son gré, dans la grisaille d'un matin de janvier, je détourne la tête pour me protéger, les yeux fixés sur le feu rouge, rouge, et son exaspération que j'essaie d'ignorer. Le feu s'effondre dans le vert et mon assurance sur le bitume mouillé.

mercredi 22 janvier 2014

Arcachon, 2012
Revue Ac3s, Kodak Elite Chrome


j'écris je crie ça ne vient plus
ça ne vient plus mais ça me va
parce qu'alors j'écris pour moi
la puissance des non-dits que je ne dis qu'à moi

– qu'à moi mon vélo est posé contre un marronnier
je m'en vais dans la vie que je n'ai plus besoin d'appeler
je n'aime plus mes mots qui me leurrent
qui prétendent la vie qui l'interdisent veulent la dire la contredisent

je n'aime pas mes mots vides comme des cercueils
mais la vie en-bas
mon vélo est posé contre un marronnier

les matins respirent gris et gais et
l'ivresse la vitesse un deux trois
la vie est là et ça me va


dimanche 6 octobre 2013

Untitled by Lavinie Haala
Canon EOS 400D

L'été qui blesse
Le thé qu'on verse
Dans des petits bols en porcelaine
Fumée parfumée, gorgée par gorgée
Comme un chandail de laine
Sur la peau gelée
L'été blessant
Dans le thé descend
Goût de cendres et d'amertume
Les souvenirs verts et parfumés
Étouffés par la brume –
L'été qui blesse s'enfuit en fumée


lundi 23 septembre 2013

Untitled by Lavinie Haala
Pentax Super A


Le matin de mes vingt-six ans, je me disais qu'elle avait raison, et la vie n'est pas plus compliquée que cela. Trois mois et cinq jours plus tard, il y a trente-trois professeurs dans la salle et le grand piano tout au bout, impérieux comme un étalon noir, avec qui je galope furieusement à travers Gubaidulina, chignon blond et poignets fragiles, vous ne me croyiez pas capable de ça. Je retrouve mes bonnes manière pour une pièce de dressage en petites cabrioles baroques et laisse le piano se promener à son gré dans un mouvement lent de sonate, je vacille dans Chopin, mais cela ne fait rien puisqu'on me demandera Schubert pour la fin. Alors, le lendemain, mon nom figurera sur la liste.
La ligne d'horizon est repoussée, point de fuite hors champ, je photographie l'été doré comme un fruit mûr, mise au point petit huit couché dans l'infini.

jeudi 22 août 2013

Untitled by Lavinie Haala
Chaumont, Pentax Super A



 
 
ICN 541 Genève - Neuchâtel.
Je ne suis pas sûre de me retrouver dans cette ville, je lui écris. C'est vrai, en sortant de la gare, je n'avais qu'une idée approximative du plan des rues. Mais par hasard, et comme toujours à Genève, mes pas me portent vers le pont du Mont-Blanc, le Rhône turquoise et le jet d'eau blanc cinglant sur le ciel anthracite, traversé d'un timide arc en ciel, temps farceur. La vie en transit, dans la vieille ville pavés gris et marronniers, le parc des Bastions, le mur des réformés. Nous partageons un millefeuille et un éclair au café  en rêvant tout haut de voyages alors que l'été n'est pas encore achevé, les moineaux sont trop timides et moi trop têtue. Il y aura encore une librairie dans laquelle je m'attarde en passant l'index sur le dos des folio poche serrés les uns contre les autres comme s'ils se racontaient des secrets, et l'odeur rafraichissante du lac en repassant le pont du Mont-Blanc en sens inverse.
Untitled by Lavinie Haala
Place de la Riponne, Pentax Super A


 
 
ICN 1528 Neuchâtel - Lausanne.
Sur un banc place de la Riponne, face à la fontaine, mon journal Moleskine sur les genoux. Je fume la cigarette de voyage de la main gauche pour continuer à écrire dans le carnet des quais, des panneaux de gares écriture blanche sur fond bleu, des retards, des rencontres et des champs du possible. Un appel d'une fille en débardeur vert d'eau, tout en haut, un balcon au quatrième étage ; quand elle agite la main j'arrive à la voir. Elle me guide jusqu'à son petit appartement. Aubergines grillées, poivrons confits, la tortilla du copain portugais. C'est en piochant dans des mezze colorés que nous racontons ce semestre qui s'est écoulé à un millier de kilomètres, un mémoire à rendre dans la semaine qui vient, des amours improbables, des questions de photographie, et surtout le vol bruyant d'hirondelles qui tourbillonnent gaiment au dessus de la place, la Cathédrale en face, à gauche le château, St-François, le lac et le Mont Blanc caché dans la brume du soir à droite. En-bas, les dealers reviennent, éclats de voix et méfiances.